jeudi 9 septembre 2010

Racines du Vieux Pays

Des racines et des ailes

« T’es à qui, toi ? »

Cette petite phrase ne manquera jamais de surprendre le visiteur qui débarque pour la première fois en Valais. Curieux pays, tout de même ! Accueil goguenard, histoire de sonder, de tester l’étranger… Ici, l’autochtone qui vous aborde aime d’emblée savoir à qui il a affaire. Et de vous préciser dans la foulée sa propre marque de fabrique : Valaisan et fier de l’être ! Il vous aura tout dit.

Ou presque. Calfeutré dans ses montagnes, le Valaisan fait parfois cavalier seul : son identité cantonale éclipse volontiers son identité nationale. Valaisan et fier de l’être, point barre. Une fierté parfois légitime, collectivement partagée autour d’un verre de vin. Un pays, un terroir, une identité géographique coupés au couteau : le Valaisan tient à ses racines comme un jeune séminariste s’accroche à son missel. Un peu court, jeune homme ?

À ce titre, le livre « Valais, Corps & Ames » propose une photographie de l’âme valaisanne. Les amateurs d’images fortes seront servis. Mais également dubitatifs. Peut-on enfermer l’âme d’un pays dans une carte postale ? L’âme du Valais, je la sens plurielle. Ne serait-ce qu’à travers son bilinguisme. Et si elle devait être singulière, elle refuserait à coup sûr de se laisser enfermer dans le corset d’une ribambelle de clichés qui lui collent à la peau. À l’image d’une bonne photographie qui propose des flous, des lignes de fuites, des plans successifs et des zones d’ombre, un pays aussi contrasté que le Valais ne se laissera jamais apprivoiser au premier coup d’oeil. Et c’est tant mieux.

Méfions-nous des apparences. Dans une démocratie médiatique qui privilégie trop souvent les effets de manche, on pourrait s’y tromper. Certes, il y a les forts en gueule qui font la joie des salles de rédaction, notamment à l’extérieur du canton. En un mot, ils assurent le spectacle. Si ces trublions de service n’existaient pas, il faudrait sans doute les inventer. Après tout, ils donnent un peu de tranchant à notre quotidien. Il est vrai qu’entre les eaux glacées qui dévalent nos montagnes et les eaux sulfureuses de nos centres thermaux, on est en droit de bouder les eaux tièdes ! Mais condamnées par essence à l’éphémère, ces étoiles filantes de notre paysage médiatique brouillent parfois les pistes, nous détournent de l’essentiel.

Tout ce qui est excessif est insignifiant, on connaît la formule. Le fait est que la complexité de l’identité valaisanne n’est pas soluble dans la caricature. On préférera mettre en lumière ce professeur d’université, ce gardien de cabane, ce pilote des glaciers, cette pharmacienne de village, ce paysan d’alpage, cette animatrice culturelle, ce politicien qui bûche ses dossiers à l’ombre plutôt que de se bronzer au flash des photographes… Autant de personnalités qui donnent un peu d’âme et de corps au patchwork de la réalité valaisanne.

Prenons un peu de recul. Depuis un siècle, l’Histoire a fait subir à ce bout de pays des coups d’accélérateur dont on a parfois de la peine à prendre la mesure. Il suffit de penser à la construction des grands barrages qui a notoirement fait basculer les vallées latérales dans la modernité. L’arrivée de l’autoroute et le recul du sentiment religieux achèveront le travail. Depuis, l’eau du Rhône a coulé sous les ponts. Le canton montagnard se découvre plus urbain, plus audacieux qu’il n’y paraît. De fait, il y a un véritable décalage entre le Valais contemporain et son image. Un seul exemple, moins anecdotique qu’il n’y paraît : contrairement à toute attente, le destin politique de la capitale valaisanne a récemment changé de mains. En marge du terreau politique traditionnel, un nouveau président que l’on aurait pu croire “hors sol” incarne à mes yeux ce Valais désormais résolument ancré dans la modernité. Et d’oser axer toute une politique sur le développement durable.

Une révolution en douceur, symbolique et paradoxalement dans la tradition. Je pense notamment à cet acrobatique réseau de bisses qui irriguent nos coteaux ou ces vignes en terrasse qui défient la verticalité depuis plus d’un siècle : nos anciens faisaient du développement durable sans le savoir ! La révolution informatique est passée par là. Si les changements qui s’opèrent sous nos yeux sont plus difficiles à cerner, ils n’en demeurent pas moins fondamentaux. Mais j’en suis convaincu : ce pays que l’on dit parfois “vieux” ne se contente plus de cultiver son terroir. Avec ses racines sereinement assumées, il est désormais capable de se donner crânement des ailes.

Des racines ET des ailes, pile ou face d’une même médaille…
Le Valais entre ainsi de plain-pied dans le troisième millénaire. En avait-il simplement le choix ?

Source

Aucun commentaire: